Communiqué en course n°4
Bateau village

En direct de Madère…

Me voici à nouveau sur terre, et donc prête à vous raconter plein de belles histoires…
Je sais que vous avez suivi la course de près, que vous avez aimé mes remontées au classement, que vous m’avez maudit de mes mauvaise options, et que vos nuits ont du être agitées de drôles de rêves mouvementés. Petit retour en arrière, le dimanche après-midi précisément. Après un départ reporté et un prologue très très mou, vous rentrez les uns après les autres au port , nous laissant avec nos petits bateaux, la sensation étrange de na pas être vraiment partis, mais le soulagement (pour moi en tous cas) de bénéficier encore de quelques heures tranquilles pour finir de préparer ce qui avait été laissé de côté dans les dernières heures un peu précipitées. Mais le répit sera de courte durée, puisqu’un départ est prévu pour mardi midi. Juste le temps de regarder la carte, enlever le surplus dans le bateau, refaire les courses de frais, et cette fois-ci, c’est parti ! Quitter le ponton est une autre affaire. Je suis seule, je sais que c’est le grand jour, et la tension ressentie chez ceux laissés à terre est perceptible. A la fois, cela fait deux ans que ce moment se prépare, et donc il fallait bien qu’il arrive. Un dernier bisou, une amarre qui se détache, et l’aventure commence…

Contrairement au départ, il y a du vent, et c’est un ballet de mini 6,50 qui se joue pendant 4 heures sur l’eau en attendant le signal. 12h08, la ligne se dessine, et le départ est donné, lançant les 89 skippers vers le large, route directe sur le cap Finisterre, où l’on doit simplement tourner à gauche direction Madère. La bagatelle d’une semaine de mer en solitaire, même si la plupart des coureurs ont déjà une telle expérience derrière eux, ce qui n’est pas mon cas !
La première journée est vite avalée, sous spi, et un léger décalage sud donne l’avantage à une dizaine de minis que je ne rattraperai plus ensuite…Comme je ne le sais pas encore, je cravache dur, et la première nuit, avec le vent qui mollit est dure à négocier. Pas encore dans le rythme, je ne peux pas vraiment dormir et n’en ai pas l’occasion, chaque minute étant optimisée pour régler le bateau, suivre les changements de vent, mais également profiter de cette première nuit en mer, la lune, les étoiles, et la mer qui file sous le bateau, léger et doux, précédant les nombreuses à venir. Les deux ou trois fois 20 minutes de sommeil engrangées me semblent peu, mais je compte me rattraper par la suite !
Et le rythme se prend. Doucement. Les milles défilent. Barrer, écouter la météo, manger, barrer, dormir, régler, barrer, discuter avec les copains à la radio, réfléchir, ranger, barrer, sécher, changer de voile, re-régler, barrer, encore et encore, dormir, regarder les étoiles filer dans le ciel… Les journées sont longues, et à la fois le temps passe à une vitesse folle . Je réalise petit à petit que je suis enfin partie, que c’est la transat, que je suis en course, que c’est LA course, et c’est tout bizarre. Je crois que je n’avais pas bien réalisé tout cela, probablement pour me protéger du départ, de la pression, peut-être un peu de la peur.
Là, il n’y a plus de place pour le doute. Certains moments sont durs, gérer la fatigue, le froid, la non faim, la tactique et la technique, tout n’est pas simple. Mais j’avance, et tout me semble naturel, couler de source, même s’il faut se battre chaque minute pour ne pas céder à la tentation de la facilité, réduire un peu la toile, et aller dormir. Ecouter les copains à la radio est motivant. Déjà, ça permet de voir que tout le monde rencontre des difficultés, et pas des moindres, et je suis pour l’instant plutôt épargnée par les pépins. Le vent qui monte permet quelques figures libres à certains, qui se soldent souvent par quelques heures de stand-by à récupérer énergie et lucidité. J’en fais les frais la 4ième nuit, avec un beau coquetier du spi (la voile s’enroule sur elle-même et prend la forme d’un beau 8 qui se sert de plus en plus), qui vient finir sa course autour de l’étai (câble à l’avant qui tient le mât). Bilan, ¾ d’heure à se battre à l’avant du bateau, attachée bien sûr, avec l’eau qui file sous l’étrave toujours à 8 nœuds, dans la nuit noire, à tenter de récupérer le tout sans rien casser, ni laisser filer le potentiel chalut sous le bateau, le spi ne demandant qu’à s’échapper de mes petits bras pour mieux battre au vent. Si je vous dis qu’un spi a une surface de75m², vous comprendrez mieux les données du problème, sachant que je n’ai jamais su plier les draps toute seule en sortie de machine à laver… Evidemment, après ce genre d’aventure, le gain est faible. Grosse perte de temps, d’énergie, et bon coup au moral, ce qui nécessitera 2 heures sans voile d’avant, à dormir au fond du bateau, avant que je me remette dans le bain pour relancer la machine de plus belle. Mais ces moments font aussi partie de la course, même si le jeu consiste à limiter les dégâts, et que tout le monde, à un moment donné, que ce soit sous l’emprise de la fatigue ou de la pression par exemple, prend une mauvaise décision qui se traduit vite par des sanctions, de temps notamment, voire matérielles ou morales.

Bateau village

Mais d’heures en heures, de jours en jours, Madère se rapproche, et le temps passe si vite que j’ai la sensation d‘être partie hier. Je prends tout de même le temps de lire un peu, écouter de la musique, profiter des messages écrits ou enregistrés des uns et des autres, au gré des coups de moins bien ou des moments de pur plaisir. Globalement, un vrai régal !
Mais la bataille continue à faire rage, et je ne désespère pas de recoller au peloton de tête. Je calcule chaque jour le nombre de milles qui me sépare de mes plus proches adversaires, et peste ou souris fonction du bilan. La veille de l’arrivée, je suis en tête du groupe de rattrapants, depuis 2 jours avec le 527 à portée de vue. Etrange d’ailleurs de voir une petite voile à l’horizon, qui se rapproche ou s’éloigne au gré des siestes ou de la concentration, tout cela déjà bien loin des côtes portugaises. Sachant qu’il reste une douzaine d’heures pour tout donner, je décide de renvoyer le grand spi (ma plus grande voile) à la faveur d’une accalmie. Mais c’est en sous-estimant ma fatigue, et c’est le début d’une heure d’éprouvantes manœuvres, où rien ne marche comme prévu. Bilan, les 2 spis déchirés, je suis épuisée, Bertrand (527) en a profité pour me doubler, appréciant au passage mes figures de style, et je dois naviguer jusqu’à l’arrivée avec le gennaker, voile moins puissante, et donc moins rapide. Mais ne l’ai-je pas mérité ? Ca doit être le métier qui rentre.Ca m’apprendra à sous-estimer les éléments. J’en profite pour dormir une bonne partie de la nuit (peut-être 4 heures au total !), pour découvrir au petit matin l’île de Madère apparaissant dans la pénombre, avec ses superbes falaises qui tombent dans la mer, et 6 minis posés dans la baie sans vent, tentant de rejoindre la ligne d’arrivée. Ce sont les bateaux qui m’ont passé dans la nuit, mais le mince filet d’air qui me pousse doucement vers l’arrivée ne me permet pas de les doubler. Je passe la ligne en 18ème position du classement série, explosée mais extrêmement heureuse…

A la lumière de ce récit, j’espère vous faire approcher d’un peu plus près ce que je vis sur l’eau, même si c’est difficile tant qu’on ne l’a pas vécu. J’essaierai de vous raconter quelques anecdotes peut-être moins techniques et plus accessible, au gré de mes souvenirs.

En attendant, j’imagine que vous n’êtes pas en vacances à vous prélasser devant l’ordinateur en rêvant de dauphins ou de surfs sous la lune, donc je vous souhaite bon courage pour la suite, et vous tiens au courant.

Plein de pensées vers vous, en direct de Madère.

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