Transat 6,50 2007
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Tout a commencé en 2004. Un peu de temps libre, une proposition de course, la découverte des minis 6,50, la première navigation solo... Et puis tout s'enchaîne. Sans véritable réflexion, sans objectif bien défini, et surtout sans avoir réellement conscience de la grande aventure qui se dessine. Achat du mini 435, recherche de budget, prise en main du bateau, courses, équipiers, mais surtout, en ligne de mire : LA transat. La course absolue en mini 6,50. Traverser l'Atlantique, naviguer sur un tout petit bateau, affronter pendant un mois, en solitaire, et avec des moyens de communication très restreints,   les éléments qui séparent La Rochelle de Bahia. Et partager ce rêve fou. Avec la famille, les amis, tout ceux qui croient en cette aventure, mais également les 88 autres marins engagés dans cette course extrême. Et même si l'on repousse l'évidence, après des heures de préparation, de navigation, de moments difficiles mais passionnants, le jour fatidique arrive...

Samedi 16 septembre, 17h

La nouvelle tombe, sortie de briefing, le départ est reporté. La faute à trop de vent annoncé dans le golfe de Gascogne dans 2 jours. Les skippers respirent. L'importance des sollicitations familiales, amicales et officielles de l'avant départ ne nous a pas laissé beaucoup de temps pour les derniers préparatifs. En effet, peu s'attendaient à un tel engouement, et nombreux sont ceux qui avaient gardé derniers approvisionnements en frais et préparation de routes et météo pour la dernière minute. Je me classe bien sûr dans cette catégorie, étant donné que la nourriture est encore emballée et dans un coffre de voiture, et que je n'ai pas encore pris le temps d'ouvrir une carte marine, encore moins de rentrer les quelques points GPS indispensables à une bonne navigation. Ces deux jours de répit vont me permettre de finaliser les derniers préparatifs tout en profitant de mon dernier week-end à terre et de toutes les personnes venues me faire partager leur enthousiasme et leur énergie à quelques heures du grand départ. Derniers instants partagés, avant de plonger dans l'inconnu. Chacun, le temps d'un rêve, s'imagine au milieu de l'Atlantique, sur son petit bateau... Émotions !

Mardi 19 septembre, 7h30

Ça y est, on y est, le grand départ est pour dans quelques heures. En attendant c'est la tête des grands jours, fini de rigoler, trop tard pour réparer ou acheter, il faut y aller. Au revoir tout le monde, les pontons se vident, premières émotions. Bras levés, aux revoirs, applaudissements au passage de l'écluse, goût de grand départ salé ... 11h : les ministes font des ronds dans l'eau, tirent sur les bouts, impatients, anxieux, derniers coucous, sourires, photos et films avant le départ. 12h30 : tous les minis sont dans l'alignement de la ligne de départ, la flotte au complet est prête à border les voiles, franchir cette ligne, enfin attaquer, lâcher la pression, s'arracher de cette meute impressionnante dans un vent soutenu. 5, 4, 3, 2, 1, corne de brume, départ. Premières options, premiers cris des supporters, premiers sifflets entre les bateaux qui croisent parfois à quelques centimètres. C'est chaud, très chaud. Et dire que nous partons pour 2 mois ... Pour le moment, on dirait plutôt pour 2 heures... Nous passons, plus ou moins bien placés mais sans casse, la bouée de dégagement, dernière marque avant le grand large. Or, la route est longue. Envois des spis ou gennaker selon sa religion, direction Oléron, la flotte s'étire déjà. Un dernier geste, signe de la main, cri d'encouragement, petite larme pour certain(e)s, aux revoirs, à bientôt ... Profiter de tout, découvrir, vivre notre rêve à fond, en sachant que toute une « famille » est derrière chacun de nous, sur le web, dans les rêves, une pensée en s'endormant le soir, ou en se levant le matin ... Nuit efficace ? Progression au classement ? Nouvelles informations ? Une bonne semaine d'attente, en attendant Funchal et les premiers résultats, récits, émotions à partager...

Première étape, parcours :

Route directe sur le cap Finisterre, où l'on doit « simplement » tourner à gauche direction Madère. La bagatelle d'une semaine de mer en solitaire. Même si la plupart des coureurs ont déjà une telle expérience derrière eux, ce n'est absolument pas mon cas. Cela représente donc le début de la grande aventure !

Mercredi 20 septembre, 7h30

La première journée est vite avalée, sous spi, et un léger décalage sud donne l'avantage à une dizaine de minis que je ne rattraperai plus ensuite...Comme je ne le sais pas encore, je cravache dur, et la première nuit, avec le vent qui mollit, est dure à négocier. Pas encore dans le rythme, je ne peux pas vraiment dormir et n'en ai pas l'occasion, chaque minute étant optimisée pour régler le bateau ou suivre les changements de vent. Mais également profiter de cette première nuit en mer, de la lune, des étoiles, et de la mer qui file sous le bateau, léger et doux, précédant les nombreux jours à venir. Les deux ou trois fois 20 minutes de sommeil engrangées me semblent peu, mais je compte me rattraper par la suite !

Jeudi 21 septembre

Et le rythme se prend. Doucement. Les milles défilent. Barrer, écouter la météo, manger, barrer, dormir, régler, barrer, discuter avec les copains à la radio, réfléchir, ranger, barrer, sécher, changer de voile, re-régler, barrer, encore et encore, dormir, regarder les étoiles filer dans le ciel... Les journées sont longues, et à la fois le temps passe à une vitesse stupéfiante. Je réalise petit à petit que je suis enfin partie, que c'est LA mini transat, que je suis en course, et cela me fait tout bizarre. Je crois que je n'avais pas bien réalisé tout cela, probablement pour me protéger du départ, de la pression, peut-être un peu de la peur. Là, il n'y a plus de place pour le doute. Certains moments sont durs : gérer la fatigue, le froid, le manque d'appétit, la tactique, le matériel ou encore la technique, tout n'est pas simple. Mais à la fois, je sens bien que je suis au bon endroit, que j'attendais ce moment depuis longtemps, et que le plaisir de me retrouver sur l'eau, seule sur mon petit bateau, me donne une envie de croquer les milles, tout en   prenant conscience de cet environnement qui m'entoure, tellement beau et simple. Halte-là ! Je m'égare. La solitude et la fatigue me rendraient presque philosophe...

La communication à bord...

Et non, nous n'avons à bord aucun moyen de communiquer avec l'extérieur. En cause, nos instruments relativement sommaires, notamment par rapport aux possibilités de communication surdéveloppés qui existent de nos jours et sur d'autres courses !   Mes seuls moyens de communication sont donc :

•  la radio BLU. Réglée sur Monaco Radio, elle me permet au mieux de capter une fois par jour un bulletin météo des zones traversées ainsi qu'un classement sommaire de tous les concurrents de la transat. Et à l'occasion, les résultats des matchs de rugby transmis par les bons soins de la

direction de course. Au pire, de vagues crachouillis qui rappellent que la terre est déjà bien loin.

•  la VHF (radio émettrice - réceptrice d'une portée d'environ 20 milles (40 km). Celle-ci me permet de réaliser les vacations avec les bateaux accompagnateurs 2 fois par jour (quand ceux-ci par miracle sont à portée de VHF), et surtout de partager des mots et mes maux avec les petits copains ministes, en route pour la même galère. Au fil de la journée, au fil de l'eau, au fil des coups de blues, stress ou plaisir maximum, quand ils sont encore à portée. Mais attention au blues de "radio maman", certains ayant un peu de mal à gérer la solitude. Ou encore la version intox du "je vais bien tout va bien" qui peut anéantir un moral en quelques minutes de discussion. Il y a aussi ceux qui font l'analyse météo en direct, ceux qui partagent la musique, ceux qui font le service après-vente des pilotes défectueux, ... Tout un programme qui peut générer des heures de bruits divers pour certains, comme un silence rapidement insoutenable pour d'autres.

Samedi 23 septembre

J'avance, et tout me semble naturel, couler de source, même s'il faut se battre chaque minute pour ne pas céder à la tentation de la facilité, réduire un peu la toile, et aller dormir. Ecouter les copains à la radio est motivant. Déjà, ça permet de voir que tout le monde rencontre des difficultés, et pas des moindres, et je suis pour l'instant plutôt épargnée par les pépins. Le vent qui monte permet quelques figures libres à certains, qui se soldent souvent par plusieurs heures de stand-by à récupérer énergie et lucidité. J'en ai fait les frais cette nuit, avec un beau coquetier du spi (la grande bulle ronde à l'avant du mini s'enroule sur elle-même et prend la forme d'un beau 8 qui se sert de plus en plus), qui vient finir sa course autour de l'étai (câble à l'avant qui tient le mât). Bilan : 3/4 d'heure à me battre à l'avant du bateau, attachée bien sûr, avec l'eau qui file sous l'étrave toujours à 8 noeuds, dans la nuit noire, à tenter de récupérer le tout sans rien casser ou déchirer, ni laisser filer le potentiel chalut sous le bateau, le spi ne demandant qu'à s'échapper de mes petits bras pour mieux battre au vent. Si je vous dis qu'un spi a une surface de 75m², vous comprendrez mieux les données du problème, sachant que je n'ai jamais su plier les draps toute seule en sortie de machine à laver... Évidemment, après ce genre d'aventure, le gain est faible. Grosse perte de temps, d'énergie, et bon coup au moral, ce qui nécessitera deux heures sans voile d'avant, à dormir au fond du bateau, avant que je ne me remette dans le bain pour relancer la machine de plus belle. Mais ces moments font aussi partie de la course, même si le jeu consiste à limiter les dégâts, et que tout le monde, à un moment donné, que ce soit sous l'emprise de la fatigue ou de la pression par exemple, prend une mauvaise décision qui se traduit vite par des sanctions, de temps notamment, voire matérielles ou morales.

Lundi 24 septembre

D'heures en heures, de jours en jours, Madère se rapproche, et le temps passe si vite que j'ai la sensation d'être partie hier. Moi, dont une des plus grandes peurs était de m'ennuyer, seule sur mon bateau, je ne vois pas les heures passer. Je prends tout de même des moments pour lire un peu, écouter de la musique, profiter des messages écrits ou enregistrés des uns et des autres, au gré des coups de moins bien ou des moments de pur plaisir. Globalement, un vrai régal ! Mais la bataille continue à faire rage, et je ne désespère pas de recoller au peloton de tête. Je calcule chaque jour le nombre de milles qui me sépare de mes plus proches adversaires, et peste ou souris fonction du bilan. La veille de l'arrivée, je suis en tête du groupe de rattrapants, depuis 2 jours avec le 527 à portée de vue. Étrange d'ailleurs de voir une petite voile à l'horizon, qui se rapproche ou s'éloigne au gré des siestes ou de la concentration, tout cela déjà bien loin des côtes portugaises. Sachant qu'il reste une douzaine d'heures pour tout donner, je décide de renvoyer le grand spi (ma plus grande voile) à la faveur d'une accalmie. Mais la fatigue est bien présente, au point que je n'ai même plus vraiment conscience de la quantité de sommeil en retard. Et c'est le début d'une heure d'éprouvantes manoeuvres, où rien ne marche comme prévu. Bilan, les 2 spis déchirés, je suis épuisée, Bertrand (527) en a profité pour me doubler, appréciant au passage mes figures de style, et je dois naviguer jusqu'à l'arrivée avec le gennaker, voile moins puissante, et donc moins rapide. Mais ne l'ai-je pas mérité ? Ça doit être le métier qui rentre. Ça m'apprendra à sous-estimer les éléments. J'en profite pour dormir une bonne partie de la nuit (peut-être 4 heures au total, un record !), pour découvrir au petit matin l'île de Madère apparaissant dans les premières lueurs du jour, avec ses superbes falaises qui tombent dans la mer, et six minis posés dans la baie sans vent, tentant de rejoindre la ligne d'arrivée. Ce sont les bateaux qui m'ont passé dans la nuit, mais le mince filet d'air qui me pousse doucement vers l'arrivée ne me permet pas de les redoubler. Je passe la ligne en 18ème position du classement série, à bout de forces mentales et physiques, mais extrêmement heureuse...

Brève : Laurence et son mini 435 sont arrivés, ce matin, en 18ème position du classement série, le 25/09/07 à 09:09:51 (heure Madère, c'est à dire 11h09 heure française) soit après 6 j 22 h 31 min 51 s de course.

Vendredi 5 octobre, fin d'escale

Et oui, ce n'est pas tout ça, et on finirait presque par l'oublier, mais le stop à Madère n'est qu'une escale entre deux étapes de la transat, et non 10 jours de vacances sur une île de rêve aux frais de l'organisation ou du sponsor. Du coup, les derniers préparatifs réapparaissent. Courses faites (aurai-je trop, pas assez ?), bateau caréné, voiles et bouts réparés, le plein d'eau effectué (environ 130 litres), skipette en pleine forme (découverte de l'île, ballades, baignades tous les jours), il ne reste plus qu'à... partir. Encore pas mal d'incertitudes côté météo, car Eole semble avoir du mal à se décider. Tous les skippers se grattent la tête, et les questions fusent sans trouver trop de réponses. Plus de 3000 milles à parcourir, et tellement de possibilités. Passer à l'ouest des Canaries ?Au milieu ? Quelle île viser au Cap-Vert (porte obligatoire) ? Où se trouve le fameux (trop ?) pot au noir ? Y aura-t'il des alizés le long des côtes brésiliennes ??? Plein de questions auxquelles vous répondrez sûrement plus facilement que nous devant un écran d'ordinateur, tandis que nous devrons nous contenter des moyens du bord (bulletin de Monaco radio, observations, réflexions...) pour tracer notre retour au milieu de tous les écueils possibles. Mais c'est aussi cela qui rend la course passionnante, et j'avoue partir avec une grosse envie d'en découdre, et voir enfin de quoi il retourne...

Deuxième étape, explication technique :

La route est quasi directe jusqu'à l'archipel du Cap-Vert, avec un passage possible au milieu des Canaries, tourisme ou recherche de performance. Puis, passées les dernières îles, ce sera « le grand sud »: le pot au noir et ses mystères, l'équateur et ses coutumes, et enfin, le Brésil en point de mire. Tout droit, avec un petit virage à droite pour arrondir la bosse avant d'atterrir à Bahia. La bagatelle de 3 ou 4 semaines de mer. L'aventure, la découverte, la grande inconnue pour la plupart d'entre nous, que même les « redoublants » appréhendent.

Mardi 9 octobre, midi

Place à la course.

Après un départ très à l'est de la flotte histoire de trouver du vent malgré la belle dorsale qui nous accompagne en ce début d'étape, et un démarrage très moyen au classement (37 ème dimanche matin, pas bon pour le moral, mais ma tactique l'impose), j'ai retraversé toute la flotte afin de me recaler sur la route directe, et surtout éviter les surventes des Canaries (îles d'ailleurs à peine entrevues, au détour d'un gros nuage noir). Du coup, pas de frayeurs excessives (bien que les 30-35 noeuds le long des îles soient largement suffisants) ni de casse matérielle autre que mon petit spi déchiré sur la bagatelle de 2 mètres de large. Une broutille, et l'occasion de passer deux heures dans le bateau à réparer, en écoutant les autres apprentis navigateurs échanger à la VHF leurs soucis du quotidien et autres états d'âme. Le moment également de se poser un peu, de respirer, et de revoir les objectifs. Car tout le monde semble déjà bien fatigué après seulement quelques jours de course, et les milles qui nous attendent risquent de devenir compliqués avec trop de casse ou de fatigue. Je décide donc de ne pas oublier mon objectif principal : arriver à Bahia, et si possible avant Noël (!), donc de naviguer raisonnablement mais sûrement, afin de vivre l'aventure jusqu'au bout et de ne pas avoir à m'arrêter en cours de route pour cause d'erreur fatale. Vu de l'extérieur, cela peut paraître un peu timoré. Mais les réalités de l'aventure nous ont vite rattrapé, et les étraves sont maintenant pointées sur l'archipel du Cap-Vert, qui ne doit rester qu'un passage et non un arrêt final, même si la beauté des îles en fera sûrement regretter plus d'un ! Côté vie à bord, les fromages frais de Madère et les omelettes portugaises sont encore d'actualité, et font oublier le vacarme du vent et des vagues, ou encore l'inconfort d'un mini pour le moins humide et salé. Mais la navigation sous ces latitudes tempérées permet déjà de profiter des nuits douces et étoilées, et le ciré n'a plus lieu d'être, sauf en cas de manoeuvre intempestive à l'avant du bateau, ce qui s'avère nettement appréciable.

Petit point énergétique !

Les paquets de M&M's étant en principe réservés au skipper, il a fallu trouver d'autre solutions pour alimenter en énergie mes deux batteries du bord. Donc même si la consommation en électrons est faible, le plus gros client est le pilote automatique. Et oui, si le barreur a besoin de petites douceurs pour rendre ses heures de travail plus agréables, son remplaçant lorsqu'il dort, se repose, mange ou manoeuvre n'est autre que le pilote automatique (sorte de bras relié à la barre et commandé par un boîtier électronique lui indiquant le cap ou l'orientation du vent)   qui a également besoin de recharge. Les autres dépenses énergétiques sont le feu en tête de mat, la radio du bord, le GPS ou encore l'ampli pour écouter la musique. Tout cela impose des moyens de recharge. Ce rôle est tenu principalement par ma pile à combustible, fonctionnant par réaction chimique à base de méthanol. C'est un système simple, « propre », pratique (le méthanol est contenu dans des bidons de 5 litres, à changer environ une fois par semaine), sans bruit et qui chauffe légèrement l'habitacle du mini. Avantage quand il s'agit de faire sécher les chaussettes en plein milieu de la Manche au mois d'Avril, moins intéressant par 30 degrés sous le chaud soleil des tropiques. Mon autre moyen de chargement des batteries est composé de deux panneaux solaires, 105W au total, que je déplace fonction de l'incidence du soleil par rapport au pont du bateau. C'est un moyen simple aussi, léger et surtout qui ne peut pas tomber en panne. Plus sûr qu'une pile, pour ainsi dire...

Dimanche 14 octobre

On pourrait imaginer le dimanche à bord d'un mini comme une journée similaire à toutes les autres, une parmi les 22 de cette longue traversée. Et bien non. Ce n'est pas la programmation d'une grasse matinée tant méritée, ni l'heure de la messe à respecter, ni encore le « poulet-frites » de la belle-mère tellement rêvé qui en ont fait une journée si particulière. Mais plutôt un concours de circonstances qui restera à jamais pour moi MON dimanche noir. Tout avait plutôt bien commencé avec un splendide coquetier du spi en milieu de nuit, en plein milieu des îles du Cap-Vert. Une façon d'aborder la journée de manière plutôt fraîche et motivée... Mais quand vers 9h, les calmes du dévent de l'île de Fogo, en sortie du Cap-Vert, ont décidé de me retenir, j'ai senti que ce dimanche allait être LA grande journée de cette transat ! Trois heures à me traîner pour sortir de cette zone piégeuse, à accepter de faire de l'ouest, voire du nord-ouest pour ne pas rester là, scotchée à regarder les poursuivants revenir, voire passer... Quand enfin, fatiguée, je me sors de cette zone démoralisante, avec une bonne partie de mon avance ayant fondu au soleil (car il fait superbement beau), j'ai le bonheur de découvrir une panne consternante : ma pile à combustible (principale source d'énergie à bord) vient de déclarer forfait. Avec pour seul message de réconfort : « veuillez contacter le service après-vente » ! Beaucoup de choses passent dans la tête dans un tel moment. Du désarroi, de la peur, de l'abandon, du désespoir, des envies de tout arrêter, de manque de chance, de tristesse et de détresse. Et pourtant, après avoir envisager le pire : s'arrêter, et constater que ce n'est pas possible, pas sans avoir essayer, c'est le moral qui reprend le dessus. L'envie de se battre, de surmonter ce « malheur », somme toute très relatif dans une course à la voile, traversée de l'Atlantique choisie, et qui n'a pour seule utilité que de m'apporter des expériences personnelles et faire rêver tous ceux qui ont cru dans ce projet. Alors non, je ne peux pas abandonner, surtout pour si peu. Et puis j'ai deux panneaux solaires, et puis j'ai encore du monde autour de moi, et puis surtout, Bahia est là-bas, tout au sud, et je ne peux ou ne veux pas faire machine arrière. Ça sera donc « jusqu'au bout », désormais, et à moins d'un démâtage, rien ne me fera reculer.   Mais comme quelque chose ou quelqu'un avait décidé de tester ma résistance jusqu'au bout, je n'étais pas au bout de mes peines. À peine une sieste entamée dans l'après-midi afin de récupérer de toutes ces émotions, et comblée de mes nouvelles résolutions, que je sens le bateau se coucher irrémédiablement. Le temps d'enfiler un pantalon de ciré et surtout mon harnais, que la sortie est violente : 30 noeuds de vent. Le bateau penche à 90 degrés, le gennaker (voile d'avant) bat le long du bateau en traînant à moitié dans l'eau, et le bout-dehors qui la retient à l'avant pend bizarrement et tape la coque au gré des vagues. Première action : filer à l'avant du bateau, ramener le tout sur le pont sous une pluie battante, le vent qui souffle en rafales, et mon mini qui file toujours à 8 noeuds. Puis diagnostic : le bout-dehors est irrémédiablement plié, inutile désormais, et l'étape suivante va consister à changer cette pièce indispensable à la bonne marche du mini, heureusement emmené en double au départ de La Rochelle. Car même si je me mettrais bien au repos devant la télé avec un chocolat chaud et les pieds dans mes pantoufles, comme tout bon dimanche après-midi qui se respecte, la course se poursuit, et je me doute que mes poursuivants ne vont pas rester là à m'attendre. Mais à court d'énergie après tout cet enchaînement d'épreuves, je décide de m'enfermer jusqu'au lendemain dans le bateau, pour me reposer, oublier, et être d'attaque pour la suite de cette aventure qui est loin d'être finie.

Jeudi 18 octobre

Milieu du pot au noir.

Les malheurs techniques relégués en arrière plan, le gâteau d'anniversaire apprécié à sa juste valeur (soleil, chaleur et musique pour passer ce moment particulier en solo), c'est maintenant au tour du pot au noir de jouer avec nos nerfs. Cette zone météorologique assez particulière sévit entre le 4 ème et le 8 ème parallèle nord environ, et nous barre la route suivant un long couloir orienté est-ouest qu'il est obligatoire de traverser pour progresser vers le Brésil. Un vent faible dans la journée, quasiment inexistant la nuit, ne permet pas de diminuer les 30 degrés qui règnent à l'intérieur du bateau. Une alternance de grains, de pluies énormes, de brusques montées du vent, et de pétole et mer d'huile, c'est le régime qui nous pourchassent depuis 3 jours, et qui devrait enfin nous laisser nous échapper demain. Le moral est au plus bas, et le désarroi s'exprime à grands mots sur les ondes VHF. Heureusement, le groupe est soudé, et les plus résistants soutiennent le moral de ceux qui n'en peuvent plus. Je supporte assez bien ce passage, trouvant plus facile de négocier des calmes et des rafales que le vent régulier mais fort des alizés, tellement usant et fatigant à la longue. Je tente de maintenir une position plus « est » par rapport au groupe avec pour espoir de sortir au plus tôt du pot au noir, de toucher les alizés en premier, et en plus d'avoir un meilleur angle pour descendre sur le Brésil. Et oui, même au milieu de l'Atlantique, et après déjà 12 jours de mer, on ne lâche rien ! Tactique qui s'avère payante, puisque je profite de l'après-midi du 20 pour repasser devant les minis du petit groupe, et prendre un peu d'avance avant la longue descente en ligne quasi droite vers le Brésil et Salvador, qui commencent à se profiler, là-bas, tout là-bas, mais à la fois jamais aussi proches !

La compagnie à bord...

La règle de départ était stricte : la mini transat est une course en solitaire ! Bien sûr me direz-vous. De toutes façons, comment pourrait-on caser deux personnes, et surtout toute l'eau et la nourriture nécessaire à 3 semaines de vie à bord. Sans parler de la gestion relationnelle à bord, forcément tendue quand on partage un cadre de vie aussi intimiste... Cependant, je sais bien de pas être une vraie adepte de la solitude. Et comme je n'ai jamais eu l'occasion de tester mon accoutumance sur une aussi longue période, j'ai décidé d'emmener dans le plus grand secret de quoi palier à un possible manque affectif. Dans le désordre, voici mon équipage :

• mon petit elfe : niché au milieu des appareils électroniques, il assure surtout la logistique, communique avec tout ce petit monde, fait office de référent et s'enquiert du confort de chacun afin que la traversée se passe au mieux. Avec son sourire indéfectible et ses petites ailes de lutin, il gère tout cela de main de maître et me laisse dormir en toute quiétude, n'hésitant pas à me seconder à coup de clins d'oeil les matins où la motivation fait défaut.

•  Barbidule : inoubliable compagnon de lectures enfantines, cette grosse « poire » bleue ne quitte jamais son enthousiasme débordant. À croire que les coups de vent, les avaries de matériel ou l'inconfort de la situation ne l'atteignent pas. Soutien indispensable en cas de baisse de moral, il se balance au gré des vagues, et m'apporte toutes les bonnes énergies qui émanent de la terre et des amis pour me soutenir.

•  ma vache Marguerite : je me suis longtemps demandée comment autant d'informations avaient pu filtrer pendant la transat alors que nous étions dans des conditions de communication les plus sommaires possibles. Je me demande si Marguerite ne cachait pas une webcam, ou pour le moins des antennes susceptibles de communiquer mes ressentis à la terre, quasiment en direct. En tout cas, avec ses valeurs très « terriennes », elle me rattache à une réalité que les milles qui m'éloignent de la terre pourraient rapidement transformer en surréalisme détonnant.

Dimanche 21 Octobre

Cela fait deux jours que nous sommes sortis du pot au noir. Mais ce que nous prenions pour une libération n'est autre qu'une nouvelle plongée au plus profond de nos doutes quotidiens. Et oui, nous sommes enfin dans les alizés de l'hémisphère sud. Mais qui dit sud, dit sens de rotation inversé. Et les gentils alizés du nord qui nous poussaient gentiment voire férocement vers le Brésil sont devenus des vents de sud ou sud est, créant des conditions météos désagréables vues de l'extérieur, et franchement horrible vécues sur un mini après deux semaines de navigation intense. En bref : du près débridé, le bateau gîté, la coque qui cogne violemment dans les vagues, l'eau qui passe par-dessus le bateau, mouillant et salant tout sur son passage.... Et le moral, remonté à bloc en sortie de pot au noir, retombe directement dans les chaussettes, même si cela fait belle lurette que mes pieds n'ont pas vu l'ombre d'une entrave à leur liberté. D'ailleurs, ils m'ont l'air de bien apprécier le traitement !

Faune                              

Je vous ai déjà expliqué mon stratagème pour ne pas souffrir de la solitude à bord. Mais c'était sans compter sur la faune ambiante qui m'accompagne pendant tout ce périple. La traversée du golfe de Gascogne a surtout été accompagnée par des dauphins. À toute heure du jour et même de la nuit, il suffit de croiser un banc pour que ceux-ci décident de venir s'amuser. Dormir, manger, jouer... Je crois que les dauphins ont tout compris ! Il leur faut certes un peu d'ambiance, les longs surfs dans les vagues étant plus propices à leurs démonstrations et à leurs jeux qu'une mer calme. Mais leurs évolutions sont étonnantes, particulièrement la nuit quand leur sillage reste marqué par le plancton fluorescent qu'ils déplacent lors de leurs longues glissades endiablées. Un bonheur ! De plus, la présence particulièrement envahissante des poissons volants reste la découverte marquante de cette navigation dans les eaux tropicales. Nageant par bancs énormes, le passage du mini les fait décoller, créant un nuage de poissons pendant plusieurs secondes. Certains viennent malencontreusement s'écraser sur le pont du bateau ou percuter les voiles, où les quelques minutes passées hors de l'eau leur sont généralement fatales. A cette faune marine s'ajoute la présence d'oiseaux, impressionnants par leur envergure et leur capacité à utiliser les moindres mouvements d'air pour planer pendant de longues minutes sans un coup d'aile. Mon ignorance dans le domaine de la faune ne me permettra pas de les nommer, mais là encore, magie de la nature et leçon à retenir...

Lundi 22 Octobre, 13h21

Aujourd'hui est un jour exceptionnel ! Pour la première fois, dans ma vie de marin, je vais passer la ligne de l'équateur. Nul besoin d'écarquiller les yeux, cette fameuse ligne est virtuelle. N'empêche que je fixe depuis déjà 30 minutes mon GPS qui va m'annoncer sous peu le grand moment ! 00°02'021N, 00°01'459N et enfin 00°00'000N puis aussitôt 00°00'258S. Pas le temps de philosopher, ça y est, je suis dans l'hémisphère sud ! La bouteille de cidre emmenée pour l'occasion se plie à la coutume : une gorgée pour Eole, qui veut bien me pousser, une autre pour Poséidon, qui me supporte depuis le début, et enfin le reste pour l'équipage, qui se donne au maximum. Ah, je suis seule ? Pas grave, la fraîcheur des bulles se laisse apprécier à sa juste valeur !

La vie à bord...

On pourrait imaginer beaucoup de raisons de vouloir parcourir l'Atlantique sur un voilier. En écoutant quelques stéréotypes tels que « enfin le temps d'apprécier », « pas de bruit, pas de moteur, pas de pollution », « rien que la nature et moi », on en viendrait presque à rechercher ce type d'aventure. En poussant même un peu plus loin, on y verrait clairement les conditions idéales pour se ressourcer, loin de tout et de tous, et pourquoi pas enfin découvrir qui l'on est vraiment ? Loin de moi l'idée de vouloir vous détromper, je tiens tout de même à ajouter quelques petits détails sur la vie à bord, afin que le rêve soit complet.

En premier lieu : la gestion du sommeil. Certes, il semble agréable de pouvoir contempler les étoiles sans autre lumière alentour, la nuit devant soi, sachant qu'aucune contrainte autre que la marche du voilier ne viendra troubler la grasse matinée du lendemain si la veillée s'est légèrement prolongée. Cependant, quelques précisions s'imposent. Tout d'abord, n'oubliez pas que vous aurez à composer avec les conditions de vent, de la mer, et de la course. Eole a d'ailleurs tendance à se manifester plutôt en milieu de nuit, quand il fait noir, que le spi est bien gonflé à l'avant du bateau, et que vous filez à 10 noeuds au milieu des vagues. Quelques degrés de différence, quelques noeuds en supplément, et vous vous retrouvez à 3 heures du matin à batailler pour ramener tout le monde à bord, sans casse ni grosse frayeur. Cela bien sûr sans parler des cargos et autres chalutiers qui, faisant leur travail, se retrouvent systématiquement en route de collision pour peu que vous soyez justement dans l'incapacité de manoeuvrer. Certaines nuits passent ainsi assez rapidement, le temps de 3 « siestes » de 20 minutes, confortablement roulé dans votre ciré, en boule dans l'humidité du cockpit, l'écoute à la main et l'oreille aux aguets. Bonne nuit les petits...

Mardi 23 octobre

C'est long, c'est très long. L'euphorie de la sortie du pot au noir et du passage de l'équateur s'est doucement transformée en lassitude. Les vagues qui frappent et arrosent le bateau à intervalles réguliers me dépriment. Je passe mon temps à l'intérieur, accompagnée de mes fidèles équipiers : Barbidule, mon petit elfe et la vache Marguerite, solitaire dans ma traversée, et surtout entourée de solitude... Dormir, lire, écrire, rêver, contempler, dormir encore. D'après mes calculs, il reste 6 jours jusqu'à l'arrivée. C'est peu par rapport à ce qui a déjà été parcouru, mais c'est long et peu varié jusqu'à Bahia. Alors je rêve à tout ce que je ferai en rentrant, des projets, des idées, revoir la famille, les amis, partager tous ces moments de solitude, raconter, et puis probablement repartir... D'autres destinations, d'autres manières, rechercher le partage, l'aventure, mais pas en solitaire cette fois-ci.

Suite de la vie à bord...

Maintenant que la question du sommeil et de la fatigue est réglée, nous allons pouvoir attaquer celle de l'alimentation. Bien sûr, performances obligent, pas question de traîner une ligne de pêche ou d'emmener une cocotte-minute digne de ce nom. C'est donc à grand renfort de soupes, pâtes ou lyophilisés divers que vous déciderez de faire enfin le grand régime dont vous rêviez depuis longtemps. Rien de tel que la houle, le froid, les mouvements du bateau ou les baisses de moral pour finalement regretter de ne pas avoir emmené plus de tablettes de chocolat à laisser traîner au fond des poches en cas de « coups durs ». Une fois rendu à ce point, le reste du confort à bord n'est plus un souci. L'eau puisée dans les bidons ont un léger goût de plastique chaud, les lingettes pour bébés tiennent lieu de douche, même si les quelques baignades sur le pont, avec de l'eau tiède chauffée dans les bidons et l'océan pour spectateur restent des moments mémorables. L'absence de lit, matelas, pyjama ou tout autre article propice à une bonne nuit devient vite annexe, la voûte étoilée servant de refuge à des rêves courts mais particulièrement fantastiques, probablement révélateurs des grands troubles que traverse mon esprit fatigué et malmené. Mais comme beaucoup, je n'ai pas résisté au plaisir d'embarquer

quelques livres et surtout de la musique qui, diffusée par l'intermédiaire de haut-parleurs fixés sur le pont, transforme les bons moments en instants inoubliables.

Vendredi 26 octobre

La sortie, la fin, le bout, l'issue. Tant attendue ! Tant rêvée, et si proche tout à coup. Les derniers jours sont passés vite. Doubler les premières îles depuis longtemps oubliées, approcher enfin le Brésil, commencer à deviner les lumières la nuit, et le vent qui tourne, le bateau qui se remet à plat, ressortir le gennaker, puis le spi. Enfin, retrouver les longs surfs, le plaisir de la navigation, et à la fois l'arrivée si proche. Incroyable comme les moments durs ou pénibles sont vite oubliés dès que le bateau glisse, fait corps avec les vagues plutôt que de taper violemment. C'est du pur plaisir, le retour aux sensations, à la griserie, la glisse pour seule religion. Les milles défilent aussi plus vite, ce qui n'est pas sans rassurer mon estomac, qui voit les vivres s'amenuiser à vue d'oeil. Aurais-je prévu un peu court ? Mais ceci est secondaire, à deux jours de l'arrivée. Plus rien ne peut m'arriver, je pressens la fin, toute proche, de cette longue aventure. C'est à la fois plaisant d'imaginer la fin de toute cette histoire, souvent longue et difficile. Mais c'est également assez déroutant d'imaginer la ligne, la terre, la famille, les copains, et le terme de cette traversée. Alors je ne songe plus à rien, je profite de ces dernières heures de plaisir pur à la barre de mon petit bateau qui a su me procurer autant de sensations variées, du bonheur intense au désespoir le plus profond, toujours de manière entière, radicale, sans compromis !

Dimanche 28 octobre

L'arrivée, la vraie, la dernière. Et un dimanche, afin de conjurer celui du 14 octobre, et non pour avoir un maximum d'audience à l'heure du rôti dominical, comme certains ont voulu le croire... La côte est longée dans un vent évanescent, avec un courant à contre qui nous repousse en pleine mer. À croire que Bahia ne veut pas de nous, ou que les épreuves ne nous lâcheront pas. Je me retrouve quasiment bord à bord avec Fabrice, un autre mini avec qui j'ai été en contact radio quasiment toute l'étape, mais sans jamais se voir. Incroyable que de se retrouver à quelques mètres, à parcourir les derniers milles ensemble. Un vrai bonheur partagé. Nous allions nos compétences pour réussir à contrer le courant et à profiter du moindre filet d'air brésilien. Et cela fonctionne ! Un bateau à moteur se profile, puis un zodiac. Les premiers visages, tendus, sont ceux de ma famille venue à notre rencontre. Regards, gestes de la main, sourires. Emotion contenue mais palpable. Puis la digue du port apparaît, et c'est la ligne d'arrivée que je dois passer. Et ces bouées qui disent « ça y est, c'est fini, tu l'as fait, tu as traversé l'Atlantique sur un tout petit voilier, un mini 6,50, en solitaire, après 22 jours de mer non stop, et quelques 3000 milles au compteur ».   L'accostage au ponton est magique, tout le monde est là, les proches comme les amis, il y a des larmes, des rires, des embrassades à n'en plus finir. Je pense aussi très fort à ceux qui ne sont pas là, qui m'ont accompagnée pendant cette aventure, soutenue jusqu'au bout, et qui partagent sûrement au même instant des moments forts. Puis je suis jetée à l'eau, tradition oblige. Puis encore félicitée, congratulée, applaudie.

C'est magique, énorme, et à la fois à l'image de cette histoire, extrême, intense, et surtout inoubliable !!!!