Trophée Marie-Agnès Péron 2006
Bateau village

Tout commence par une fin d'après-midi bretonne. Vent frais, air humide, la baie de Douarnenez n'est pas très engageante en ce jeudi 25 mai. Et pourtant, les 67 minis inscrits au trophée Marie- Agnès Péron sortent chacun à leur tour du port, en se dirigeant vers la ligne de départ. Quelques ronds dans l’eau pour prendre la température, et le signal de départ est lancé.

Premier jour

Tous les marins s’élancent pour une longue boucle vers le sud Bretagne, 200 milles en solitaire le long des côtes bretonnes. Je démarre tranquillement. Le crash est si vite arrivé que ce ne sont pas les 2 minutes lâchées au départ qui vont déterminer mon classement final. 4 heures plus tard, nous abordons le fameux raz de sein, avec ses courants démentiels et ses vagues parfois dangereuses. Il y a pas mal de bateau autour de moi, dont les favoris en série. Je me suis plutôt bien sortie de cette première partie, mais tout reste à faire.

Première nuit

Il est 8 heures du soir, la brume tombe enveloppant les plus proches concurrents, et je me retrouve seule, avec mon bateau pour tout compagnon, et une longue nuit pour toute perspective. Fidèle à mes objectifs, pour ma première navigation solo, je décide de lever un peu le pied et d’attaquer une première sieste. Ces périodes de repos durent 20 minutes maximum, ne sont jamais très profondes, et sont souvent écourtées par un bruit, un mouvement intempestif ou encore le froid. Je branche le pilote automatique (baptisé Paulo pour l’occasion, qui deviendra mon plus fidèle équipier), vais me rouler en boule dans mon ciré déjà bien trempé dans le fond du bateau, et sombre pour quelques minutes dans un sommeil qui se veut réparateur. Heureusement, j’ai emmené mon oreiller, qui même trempé d’eau salée m’apporte un réconfort des plus plaisants ! Deux siestes, une pomme et une crêpe (humide) plus tard, le brouillard se lève légèrement, et je retrouve quelques compagnons égarés dans la nuit noire vers la pointe de Penmach’. Fraiche et dispose (!), je hisse le petit spi (grande voile bulle à l’avant du bateau), pour lancer quelques surfs à 8-9 nœuds, rattrapant pour l’occasion les petites lumières blanches de mes voisins de mer. J’enquille la pointe et fais dorénavant route vers les glénans, qui devraient m’occuper une bonne partie de la nuit. Toujours sous spi, je prépare ma navigation avec soin, avec toute une ménagerie sur mon parcours : les moutons, les pourceaux, petits et grands, le chat, le banc des truies… Parfois éclairées, parfois beuglant un sinistre « bouhhhhhhhh » dans la nuit, parfois juste ombres noires entraperçues au détour d’une lueur, ces marques de passage peuplent la nuit de leurs dangers. Mes yeux se ferment malgré moi, et je dois lutter, ayant déjà largement mis à profit la bonne volonté de Paulo, et voulant économiser les batteries du bord pour plus tard. Une lumière de temps à autre me rappelle que nous sommes 67 à partager ces plaisirs de solitaires, additionnée de quelques pêcheurs savamment disposés sur le parcours ! La nuit est longue, humide, froide, et lorsqu'au petit matin je mets enfin le cap sur une mer dégagée pour longer l’île de Groix vers les Birvideaux (marque de milieu de parcours), je m’accorde enfin une sieste bien méritée. Au moins 30 minutes non stop !

Deuxième jour

Le brouillard omniprésent m’empêche de profiter des beautés du paysage breton. Mais la mer est calme et le vent régulier, ce qui permet de longues heures de divagation, entre rêve et réalité. Difficile de se sentir en course quand on se sent seul au monde sur un petit bout de mer avec pour seuls compagnons les vagues et le vent. Il va falloir que je trouve un moyen pour garder concentration et motivation. Aux Birvideaux, une surprise m’attend. Le brouillard se lève vraiment et je passe la bouée juste devant un mini répondant au joli nom de Rackham le Rouge. Sa présence me réveille, juste le temps de prendre conscience que les 2 heures qui vont suivre sont propices à une nouvelle dose de sommeil, car exemptes de cailloux ou pêcheurs en tout genre. Et puis Rackham veille ! J’abandonne donc une nouvelle fois Paulo pour mon oreiller trempé, persuadée que je vais assez vite perdre mon compagnon de jeu. Mon alarme (minuterie d’œufs à la coque) ne fonctionnant plus après un passage éclair dans l’eau salé, j’émerge ¾ d’heure plus tard (quel abus !), déjà en vue de la nouvelle bouée à passer. Paulo ayant bien fait son job, je suis maintenant sur les talons de 2 autres minis, Rackham toujours sagement rivé à mon tableau arrière. Merci Paulo. Je récupère la barre pour changer de direction, longeant cette fois-ci Groix par le nord. Le brouillard refait son apparition et me plonge dans un rêve éveillé qui ne me quitte pas jusqu’au phare de Penfret, porte d’accès aux îles des Glénans. Je retrouve du même coup la visibilité, mais j’ai perdu mes compagnons de jeu. Devant ? Derrière ? Seul le classement pourra le dire. Afin tout de même de profiter de la visite, je décide de couper les îles en plein milieu, louvoyant entre les cailloux et quelques bateaux de croisière venus profiter de ce temps printanier, mer plate et ciel bleu. Je me laisserais bien tenter par un petit mouillage aux couleurs de lagon des Caraïbes, mais il paraît que j’ai signé pour une course. Alors je m’octroie une banane, quelques carrés de chocolat et deux tranches de pain (humide), et me dis que je reviendrais ! Malgré le soleil, le bonnet ne quitte pas ma tête, et un bon thé chaud (le luxe !) m’aide à accepter mes pieds mouillés. L’après-midi se prolonge, et je me prends même à rêve d’une nuit plein d’étoile.

Seconde nuit

Peine perdue ! Sitôt la baie d’Audierne attaquée, le brouillard-crachin reprend ses droits à la nuit tombante. Arghhhh ! La route étant claire et directe, je tente une énième sieste après une bonne soupe bien méritée, pour me réveiller le bateau quasi arrêté au milieu de nulle part : le vent a tourné sans me réveiller, et la route n’est plus du tout directe. Nous devons maintenant tirer des bords pour aller passer loin à l’ouest la chaussée de Sein. Alors que je peine à rester éveillée, la visibilité réduite à 15 mètres, les yeux rivés sur le compas, un secours est déclenché à la VHF (radio du bord) pour un mini parti se perdre sur les cailloux de cette même chaussée, à quelques encablures de ma route. Vigilance accrue ! J’apprendrais par la suite que 7 minis sont allés s’échouer sur les différents cailloux qui jalonnent le parcours, avec heureusement seulement des dégâts matériels. Mais quelle tristesse de voir un bateau racler les rochers, et certains projets s’envoler en fumée… Je passe enfin la pointe du bout du bout vers 4 heures du matin, après avoir failli harponner la coque d’un autre concurrent. Brouillard, brouillard.

Troisième jour

Le jour se lève enfin dans la baie de Douarnenez. Le vent, d’abord mou, daigne enfin se lever, et mon grand spi fait merveille pour dévorer les milles qui me séparent de l’arrivée. Je pique du nez à la barre, mais rattrape des concurrents les uns après les autres, ce qui aide à rester éveillée. Je lutte, avale 2 compotes et une dernière crêpe, m’éclate à la barre avec le vent qui monte, et déboule ainsi sur les coups de midi sur la ligne d’arrivée. Epuisée mais heureuse.

Bilan chiffré :
- 17ème au classement série (sur 36)
- 5-6 heures de sommeil environ, par tranche de 20 minutes
- 6 crêpes, 4 compotes, 3 pommes, une banane, quelques tartines de kiri, un thé et une soupe
- 3 jours de récup’
- zéro casse sur le bateau

Conclusion, je dois pouvoir progresser ! Mais c’était une belle première expérience, très intéressante, et qui s’est très bien passée. Les heures à refaire la course ensuite avec les autres apportent aussi un certain nombre de réponses, et des axes de progression.

Suite au prochain épisode !